Décryptage

Tribune libre : L’Europe veut des minéraux critiques, mais pas les mines

La Rédaction 9 min
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L’Europe a passé des années à élaborer une stratégie pour sécuriser l’accès aux minéraux critiques, mais son problème le plus difficile est peut-être celui que Bruxelles ne peut pas résoudre par la loi : trouver des communautés disposées à accueillir les mines et les usines de traitement nécessaires à la mise en œuvre de cette stratégie.

L’opposition au projet d’extraction de lithium de Jadar en Serbie est passée de 55,5 % mi-2024 à 63,5 % en mars 2025, selon l’Institut d’études de sécurité de l’UE. La Serbie n’est pas membre de l’UE, mais Bruxelles a désigné Jadar comme projet stratégique en raison de son importance potentielle pour la chaîne d’approvisionnement européenne en lithium. Nombreux sont ceux qui, vivant à proximité du site, souhaitent son arrêt.

La loi européenne sur les matières premières critiques fixe déjà des objectifs ambitieux pour 2030 : 10 % des matières premières stratégiques extraites localement, 40 % transformées dans l’Union et 25 % recyclées, tout en limitant la dépendance à un fournisseur étranger unique à 65 %. Fixer ces objectifs était la partie la plus simple. Trouver un emplacement pour la mine, la fonderie ou le site de traitement des résidus miniers est considérablement plus complexe.

Le problème ne se limite pas à l’obtention des permis. Il s’agit de l’acceptabilité sociale, c’est-à-dire du maintien de l’acceptation d’un projet par les communautés concernées. L’Europe peut certes raccourcir les délais administratifs et subventionner les investissements, mais rien ne garantit que la population acceptera une activité industrielle à proximité de son domicile.

déficit de confiance

Cette résistance n’est pas irrationnelle. L’exploitation minière consomme des terres et de l’eau, génère des déchets et peut causer des dommages environnementaux longtemps après la fin de la production. Les communautés ont également de bonnes raisons d’examiner attentivement les promesses des compagnies minières plutôt que de les accepter aveuglément.

Mais c’est précisément pour cette raison que traiter le problème des minéraux en Europe principalement comme un goulot d’étranglement administratif revient à ignorer une contrainte importante.

Une grande partie du débat sur le déficit de matières premières de l’Europe porte sur la lenteur des procédures d’autorisation et sur des décennies de délocalisation des activités d’extraction et de transformation vers des pays comme le Chili, la République démocratique du Congo, l’Indonésie et la Chine. Ces deux facteurs ont contribué à la dépendance actuelle. Ils ne résolvent pas pour autant le problème politique auquel les gouvernements se heurtent lorsqu’ils tentent de relocaliser ces activités.

La Chine illustre ce contraste, quoique de façon moins tranchée qu’on ne le prétend parfois. Le pays a connu des manifestations environnementales et une opposition locale aux projets industriels. La différence est d’ordre institutionnel : le système politique chinois offre moins de possibilités aux opposants de retarder ou d’arrêter les projets que l’État juge stratégiques.

Pékin a consacré des décennies à la construction des mines, raffineries et fonderies qui ont contribué à asseoir sa position dominante dans plusieurs chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques. L’Europe ne devrait pas s’inspirer du modèle politique chinois, et priver une communauté de la possibilité de contester un projet n’est pas une politique à reproduire. Toutefois, la différence dans l’ampleur des frictions institutionnelles que peut engendrer l’opposition locale explique en partie pourquoi la Chine a pu développer ses capacités de traitement des minéraux beaucoup plus rapidement.

Les États-Unis offrent un point de comparaison plus pertinent. Les mines américaines sont elles aussi confrontées à des poursuites judiciaires, à des problèmes environnementaux et à l’opposition des communautés locales et autochtones. Washington a réagi en mobilisant des financements fédéraux, des pouvoirs stratégiques et en déployant des efforts pour accélérer les procédures d’autorisation, plutôt qu’en supprimant purement et simplement les recours juridiques.

L’Amérique possède également des atouts que l’Europe peine à reproduire : des régions minières moins peuplées et des communautés où l’extraction des ressources demeure un élément essentiel de l’économie locale. Le Nevada dispose d’espaces que la Saxe n’a pas.

Cela rend l’acceptabilité sociale particulièrement importante pour l’Europe.

Le terme est bien établi dans l’industrie minière mondiale, y compris en Europe, mais l’obtention de cette licence varie énormément d’un pays à l’autre. Des recherches sur les projets européens d’extraction de lithium ont par exemple révélé peu d’oppositions majeures au projet finlandais de Keliber, tandis que les projets en France et au Portugal ont suscité beaucoup plus de controverses.

La Finlande n’a jamais abandonné l’exploitation minière autant que la plupart des pays d’Europe occidentale. La familiarité n’est pas gage d’acceptation, mais elle peut influencer la façon dont les communautés perçoivent un nouveau projet. Il est plus facile d’instaurer la confiance là où l’exploitation minière demeure un élément important de l’économie que là où cette industrie a disparu il y a des générations.

Les sociétés minières déterminent également le niveau de confiance qu’elles méritent.

La destruction par Rio Tinto en 2020 des abris sous roche des gorges de Juukan, vieux de 46 000 ans, en Australie-Occidentale, malgré leur importance culturelle pour les peuples Puutu Kunti Kurrama et Pinikura, est devenue un exemple mondial de la rapidité avec laquelle l’acceptabilité sociale d’une industrie peut s’effondrer. Les conséquences de cette affaire ont finalement coûté leur poste à de hauts dirigeants.

La leçon à tirer n’est pas que les communautés ont tort de se méfier des mines. C’est que la confiance est un atout que les entreprises peuvent bâtir — et détruire.

L’Europe est donc confrontée à un problème bien plus complexe qu’une simple question d’image. Si les mines modernes peuvent être automatisées, surveillées à distance et soumises à des normes environnementales inimaginables pour les générations précédentes, cela ne signifie pas pour autant que l’exploitation minière soit sans impact. Les nouvelles exploitations continuent de consommer des terres, de l’eau et de générer des déchets.

La contradiction réside dans le fait que la transition énergétique de l’Europe nécessite d’énormes quantités de matériaux, tandis que de nombreux Européens restent réticents à accepter l’activité industrielle nécessaire à leur production.

L’Europe veut la batterie. Elle est beaucoup moins à l’aise avec la mine qui la soutient.

Aucun substitut

Le recyclage ne résoudra pas cette contradiction assez rapidement.

L’Agence internationale de l’énergie prévoit que les déchets de fabrication représenteront environ les deux tiers des matières premières disponibles pour le recyclage des batteries en 2030. Les grandes quantités de batteries de véhicules électriques en fin de vie ne seront disponibles que plus tard, à mesure que le parc automobile actuel vieillit, ce qui obligera les usines de recyclage à se disputer des matériaux limités entre-temps.

Les conséquences financières sont déjà visibles. Le recycleur de batteries Ascend Elements s’est placé sous la protection du chapitre 11 en avril 2026 après avoir levé d’importants fonds privés et publics. Li-Cycle a également rencontré de graves difficultés financières après avoir obtenu un prêt de 375 millions de dollars du département de l’Énergie américain pour son centre de recyclage de Rochester.

Ces entreprises étaient confrontées à leurs propres problèmes opérationnels et financiers, mais la contrainte plus générale demeure : la capacité de recyclage ne permet pas de récupérer les métaux des batteries qui n’ont pas atteint la fin de leur vie.

Cela rend l’objectif de recyclage de 25 % fixé par l’UE utile à long terme, mais le recyclage ne peut pas se substituer à l’extraction minière primaire assez rapidement pour résoudre le problème d’approvisionnement immédiat de l’Europe.

L’Europe est toujours confrontée à des retards dans l’obtention des permis, à une pénurie de main-d’œuvre qualifiée, à des coûts élevés et à une rentabilité difficile des projets. L’opposition sociale n’est pas le seul obstacle, mais c’est peut-être celui que la politique industrielle est la moins bien armée pour surmonter. Un gouvernement peut modifier un délai d’obtention de permis. Changer la perception d’une communauté vis-à-vis d’une mine exige des années de crédibilité, de consultation et de résultats environnementaux concrets.

Cela signifie que le consentement local ne doit pas être perçu comme un obstacle à la politique industrielle. C’est au contraire ce qui permet à cette politique de rester ancrée dans la réalité.

Le choix de l’Europe ne se résume pas, en définitive, à extraire des ressources minières ou à ne pas en extraire. Il s’agit de plus en plus de choisir entre extraire davantage de matières premières sur son territoire ou dépendre des mines, des raffineries et des communautés situées ailleurs.

L’Europe s’approvisionnera en lithium, en cuivre et en terres rares soit grâce à des projets tels que Jadar, Barroso et Beauvoir, soit par le biais de chaînes d’approvisionnement contrôlées ailleurs, souvent selon les conditions d’autrui.

Elle ne peut pas avoir à la fois la mine qu’elle refuse et l’indépendance qu’elle souhaite.


Tobias Rossi est associé fondateur d’Atlas Strategy, cabinet de conseil spécialisé en géopolitique, développement durable des entreprises et veille stratégique. Il a occupé des postes importants au sein du Bureau du Secrétaire général de l’OCDE, du Cabinet du Sous-Directeur général pour les sciences sociales et humaines de l’UNESCO et chez Forrester Research. Il est diplômé de la London School of Economics.

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