L’assurance, chaînon manquant de la finance africaine : et si le développement du continent procédait de ses propres primes ?
(TRIBUNE) – Par Jean-Philippe LOWE, Directeur Général Adjoint du Groupe ACTIVA
Londres, 1688. Dans une modeste maison de café de Tower Street, un certain Edward Lloyd sert des boissons chaudes à des armateurs, des capitaines et des négociants. Autour de ces tables s’échangent les nouvelles des navires, s’évaluent les périls d’une traversée vers les Indes, et se scellent, d’une simple signature, les engagements de dédommager celui qui viendrait à perdre sa cargaison. De ce café naîtra le Lloyd’s of London, et avec lui l’intuition décisive selon laquelle le commerce du monde pouvait enfin s’affranchir de la peur. Sans cette invention, point de routes maritimes pérennes, point d’empires marchands, point de révolution industrielle adossée à des capitaux qui consentaient enfin à prendre la mer.
Si je convoque cette scène inaugurale, c’est qu’elle énonce une vérité que l’on oublie trop volontiers : l’assurance n’a pas seulement protégé les économies avancées ; elle les a financées. Et c’est précisément cette fonction de financement que l’Afrique n’a pas encore pleinement confiée à son industrie de l’assurance. Là réside, à mes yeux, le chaînon manquant de la finance africaine.
L’assurance, matrice discrète du capitalisme moderne
L’histoire économique des nations parvenues à maturité est jalonnée de moments où l’assurance s’est faite l’accoucheuse du développement.
Aux États-Unis, c’est Benjamin Franklin qui fonde dès 1752 la première compagnie d’assurance incendie durable du pays, la Philadelphia Contributionship. Le même Franklin qui, en 1736 déjà, écrivait à propos de la prévention des sinistres qu’« une once de prévention vaut une livre de guérison » (an ounce of prevention is worth a pound of cure). En mutualisant le risque du feu, Philadelphie put se densifier, bâtir, prêter, investir, sans plus redouter qu’une seule étincelle réduisit à néant l’épargne de toute une vie.
En Allemagne, Bismarck pressentit dès les années 1880 qu’une nation industrielle ne saurait tenir debout sans prémunir ses ouvriers contre la maladie, l’accident et la vieillesse. Le premier système d’assurance sociale de l’histoire moderne ne fut nullement une dépense : il constitua l’infrastructure invisible qui, en stabilisant le corps social, rendit possible l’essor manufacturier allemand.
Mais l’illustration la plus saisissante demeure sans conteste celle de San Francisco, le 18 avril 1906. La cité est anéantie par un séisme et par l’incendie qui s’ensuit. Tandis que nombre d’assureurs cherchent quelque prétexte pour se soustraire à leurs obligations, un souscripteur du Lloyd’s, Cuthbert Heath, adresse à son agent un ordre demeuré célèbre : indemniser tous les assurés, intégralement, sans ergoter sur les clauses. L’or britannique afflue, la ville se relève en quelques années, et la réputation de l’assurance anglaise en Amérique s’en trouve scellée pour un siècle. La leçon est sans ambiguïté : l’assurance convertit la catastrophe en reconstruction, et la confiance en capital.
Winston Churchill, qui fut réformateur social avant d’être chef de guerre, l’avait exprimé avec la puissance qui lui était coutumière :
« Si cela ne tenait qu’à moi, j’inscrirais le mot assurer sur la porte de chaque maison et sur le buvard de chaque homme public, car je suis convaincu que, pour des sacrifices infimes, des familles entières peuvent être préservées de catastrophes qui, sans cela, les briseraient à jamais. »
Le capital le plus patient du monde
Si l’assurance protège, elle accomplit surtout une opération plus subtile et autrement décisive pour une économie : elle accumule de l’épargne longue. L’assureur encaisse aujourd’hui des primes pour acquitter demain des sinistres ; dans l’intervalle, il investit. Et il investit non point à trois mois, à la manière d’une banque commerciale, mais à dix, vingt, trente ans. C’est le capital le plus patient qui soit, celui-là même dont une économie a besoin pour financer ses routes, ses centrales, ses hôpitaux, ses champions industriels.
En France, l’assurance-vie représente aujourd’hui près de 1 900 milliards d’euros d’encours : le premier placement financier des ménages, et un pilier discret du financement de la dette publique comme des entreprises. Aux États-Unis, assureurs et fonds de pension forment l’ossature des marchés de capitaux, détenant des pans entiers de la dette d’entreprise et des infrastructures. En Chine enfin, l’essor de l’assurance en l’espace d’une génération, illustré par des géants tels que Ping An ou China Life, partis de presque rien dans les années 1980, a accompagné et financé l’accession du pays au rang de deuxième économie mondiale.
Partout, le mécanisme est identique : là où l’assurance gagne en profondeur, elle devient le premier investisseur institutionnel du pays. Elle constitue le réservoir de capital long qui irrigue tout le reste de l’édifice financier.
Le paradoxe africain
Revenons à présent à notre continent, et considérons les chiffres sans complaisance.
Le taux de pénétration de l’assurance en Afrique plafonne aux alentours de 3 % du PIB, contre près de 7 % en moyenne mondiale et de 8 à 11 % dans les économies matures (OCDE, Swiss Re, 2024-2025). Encore ce chiffre est-il trompeur : l’Afrique du Sud concentre à elle seule plus des deux tiers des primes du continent, et cinq pays (Afrique du Sud, Maroc, Égypte, Kenya, Nigeria) en captent près de 87 %. Pour l’immense majorité des marchés, la prime par habitant demeure jusqu’à onze fois inférieure à la moyenne mondiale.
La conséquence en est vertigineuse. Faute d’une industrie de l’assurance suffisamment profonde, l’Afrique ne dispose pas de son propre réservoir de capital long. Nos banques financent à court terme ; nos marchés de capitaux demeurent étroits ; et le maillon intermédiaire, cette épargne longue, patiente et institutionnelle, reste sous-développé. Il en résulte que le continent exporte son épargne et importe son capital, à un coût punitif. Telle est l’origine de cette fameuse « prime de risque africaine » qui renchérit nos emprunts bien au-delà de ce que nos fondamentaux justifieraient.
C’est ici que le débat sur le financement du développement africain prend toute sa portée. Akinwumi Adesina, qui vient de présider une décennie durant la Banque africaine de développement, en a posé le diagnostic sans ménagement : « La bienveillance n’est pas une classe d’actifs », rappelait-il en 2025, avant d’ajouter qu’« aucune nation ne s’est jamais développée grâce à l’aide ». Devant les assemblées annuelles de l’institution, son propos se faisait plus tranchant encore : « L’heure n’est plus à dépendre de fragments d’aide étrangère. L’Afrique doit libérer ses propres ressources, humaines, financières, naturelles. »
Or, de quelle ressource financière endogène, mobilisable, structurellement longue, disposons-nous, sinon de l’épargne que l’assurance sait précisément capter et muer en investissement productif ?
De la protection à la souveraineté financière
D’aucuns objecteront que l’Afrique serait dépourvue de « culture de l’assurance ». L’affirmation est aussi répandue qu’erronée. De la tontine aux solidarités villageoises, le continent mutualise le risque depuis des siècles. Ce qui nous a fait défaut, ce n’est nullement l’instinct de la prévoyance : c’est l’architecture institutionnelle apte à convertir cet instinct en capital productif, à savoir des compagnies robustes, correctement capitalisées, rigoureusement régulées, et capables d’investir l’épargne des Africains dans le développement de l’Afrique.
Tel est précisément le changement de paradigme qui s’amorce aujourd’hui. Cesser de tenir l’assurance pour un simple filet de sécurité afin de la concevoir comme un véritable moteur de financement. Faire de chaque prime collectée non plus une charge, mais une pierre du capital long africain. Édifier cette industrie, c’est se donner les moyens de financer nos infrastructures par nos ressources propres, de réduire notre dépendance à des capitaux extérieurs volatils, et d’aborder enfin les marchés mondiaux non plus en solliciteurs, mais en partenaires.
Le mot forgé pour désigner cette ambition est : la souveraineté financière. Je tiens l’assurance pour l’un de ses leviers les plus puissants, et assurément les plus sous-estimés.
Le commerce du monde est né dans un café londonien parce que des hommes consentirent, ensemble, à porter le risque les uns des autres. L’Afrique du XXIᵉ siècle écrira sa propre prospérité le jour où elle décidera que le capital appelé à la financer doit d’abord être le sien.
L’assurance n’est pas le dernier maillon de cette chaîne : elle en est le chaînon manquant. Il nous appartient de le forger. Je me tiens prêt à apporter ma modeste contribution.
Agence Ecofin